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Trou noir

*** Le présent texte est le témoignage d’une femme qui a vécu de la violence obstétricale lors de son accouchement. Sa lecture peut amener la lectrice ou le lecteur a expérimenter de la reviviscence de traumatismes passés. ***


Témoignage de Monique Lacombe


C’est comme si j’avais un grand vide noir à l’intérieur de moi. La plupart du temps tout ce qui se passe dans ma vie tourne autour de ce trou et je ne me rends même pas compte qu’il est là. Mais des fois c’est comme si une image ou un mot fracasse la barrière que j’ai réussi à mettre là-dessus et ça m’envahit encore plus que la dernière fois. Je ne sais jamais quand ça va arriver.


J’ai mal partout et je ressens mon cœur qui bat. J’ai l’impression que c’est ça qui fait vibrer mon corps autant. Je veux partir mais je ne peux pas. Mes bras sont attachés à la civière. Par la lumière je vois des silhouettes des personnes autour de moi. Mais personne ne me regarde. J’entends plein de voix mais aucunes que je reconnais. Personne ne me parle. J’ai froid. J’ai peur.


Je me sens perdue dans un tourbillon. Mon fils est encore là. Dans ma bedaine. Là où il a été si bien pendant tous ces mois. Il m’a apporté les plus beaux jours de ma vie. Ensemble on a connu des moments de paix totale. Les inquiétudes qui se promènent souvent dans ma tête ont été silencieuses depuis l’arrivée de ce premier fils dans mon esprit, dans mon corps. Je n’ai jamais été aussi tranquille et heureuse.


Je tourne ma tête à droite, il n’est pas là. À gauche, non plus. Devant moi je ne vois qu’un drap qui me sépare de ma belle grosse bedaine – de mon bébé. Je lève ma tête, à peine, mais pas plus, je ne peux pas.


Il y a moins d’une trentaine de minutes qu’on m’a annoncé que mon enfant viendra au monde par mon ventre. Je ne m’étais pas préparé pour ça. Aurais-je pu?


Une douleur coupe mes pensées.


“I can feel that!”


“That’s not possible”, me réponds une voix.


Pourtant je ressens le début de l’incision.


Je ne le trouve toujours pas. Mon mari, où est-il?


Je demande qu’on arrête. Qu’on attende qu’il arrive.


On me répond qu’on doit me donner encore des anesthésiques pour s’assurer que je sois bien gelée pour la suite.


Je me sens prise. Je manque d’air.


Enfin, je ressens sa main sur mon bras. Je n’ai jamais vu ses yeux comme ça. Un mélange de tristesse, de panique et de peur.


Je commence à trembler sur la civière. Je manque d’air. J’ai besoin de me lever. Je lève ma tête, à peine, je ne peux pas aller plus loin. Mes bras sont attachés à la table. Mon mari tient mon bras et me parle doucement. Je ne sais pas ce qu’il dit. J’entends l’infirmière qui demande à mon mari ce qui m’arrive. Pourquoi est-ce que je tremble? Pourtant, c’est elle la professionnelle! Mais elle ne me parle pas. C’est comme si je ne suis pas là.


Je suis envahie par la peur. Peur de ce que je suis en train de vivre. Peur de ne pas survivre. Peur pour mon fils. En même temps, j’ai une peur intense que je vais vomir et que, puisque je ne peux pas bouger, je vais m’étouffer dans mon vomi. J’essaie de nommer ma peur avec quelques mots mais personne ne répond. Je suis entourée mais je me sens seule.


Des petits pleurs percent mes pensées.


L’envie de vomir diminue. Mais j’ai l’impression de tomber et que je suis légère. Une petite face ronde à côté de moi. Cinq secondes. Pas plus.


Sa couleur. Sa couleur n’est pas bonne. Vite, on me l’enlève.


Plusieurs personnes bougent rapidement autour de moi. Personne ne me parle.


Je n’entends plus de pleurs.


Où est-il? Où est mon bébé?


« C’est très bon. Un peu plus rapproché ». Une voix que je ne reconnais pas.


Je ne reconnais personne.


Le drap devant moi.


Je tourne ma tête à gauche, personne. À droite, la porte. Par la fenêtre j’imagine le visage de mon mari.


Ma voix, très faible : « Qu’est-ce qui se passe? »


“We’re fixing you up. Almost done.”


J’entends la voix du médecin qui parle à ce qui je présume être une étudiante. Il explique ce qu’il doit faire. Personne ne me parle.


Il y a déjà quelques minutes que j’ai aperçu une infirmière quitter la salle avec mon bébé dans ses bras et mon mari qui la suivait.


Je ne sais pas ce qui se passe avec mon bébé.


Tout ce chemin ensemble pour être séparés si brusquement. On vient de diviser un corps en deux et partir avec la deuxième partie. Comment ça se fait que personne ne m’explique pas ce qui se passe? Tous ces gens qui viennent de voir ce qu’il s’est passé – comment ça se fait que personne ne vient me tendre la main. Est-ce vrai ce que je vis? Je me sens vide. J’ai l’impression d’être brisée. Toutes mes forces m’ont abandonné. Je suis toute seule. J’ai peur. Je ne me suis jamais sentie aussi faible.


Il est 10h52. Il s’écoulera plus de dix heures avant que je puisse revoir mon bébé. Les premières minutes, les premières respirations de sa vie – loin de tout ce qu’il a connu.

C’était la pire journée de ma vie malgré l’arrivée de mon premier fils.


Assis sur le divan, son nez dans un livre. Le blond n’est plus aussi blond. Doux et calme. Qu’est-ce qu’il porte en lui? Je me le demande souvent.


Il y a sept ans et demi jour pour jour.

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