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« T’as un bébé en santé, c’est ce qui compte, dans le fond »

J’ai accouché à l’hôpital 03.2 en février 2011. Je devais accoucher en maison de naissance mais j’y avais été transférée parce que le travail n’avançait pas et qu’il y avait des signes de détresse fœtale. L’accouchement a été déclenché avec de l’ocytocine de synthèse. Durant le travail, j’étais sous monitorage continu, et l’infirmière avait de la difficulté à capter le cœur du bébé lorsque je bougeais. À force d’entendre ses commentaires, j’ai fini par m’installer au lit, même si je savais que ce serait plus difficile. L’infirmière ne semblait pas formée pour assister une femme qui accouche, elle trouvait nos techniques de gestion de la douleur drôle et ne s’occupait que du monitorage. Durant l’accouchement j’ai mentionné que mon utérus ne décontractait pas complètement entre les contractions, mais on m’a dit que ce n’était pas le cas (alors que c’est bien inscrit dans le rapport de l’accouchement). Il y avait beaucoup d’allées et venues dans la chambre, et une infirmière à vérifier si j’étais dilatée sans me prévenir d’abord qu’elle soulèverait la couverture. Lorsque j’ai mangé, une infirmière m’a recommandé de ne pas le faire, car je risquais de vomir. Lorsque j’ai reçu la péridurale, il n’a plus été possible de boire ou de manger (seulement sucer des glaçons), j’ai trouvé difficile de ne pas pouvoir au moins boire. On ne m’avait pas prévenue à l’avance que je ne pourrais plus bouger, ou boire et qu’on me poserait une sonde urinaire, je croyais qu’il était possible d’avoir une péridurale ambulatoire. Mon bébé montrait des signes de détresse grandissants, il a fallu faire une césarienne d’urgence. J’étais terrorisée mais le personnel ne s’en est pas rendu compte, j’ai reçu une très forte dose d’anesthésiant parce que j’avais peur d’avoir mal. Mes jambes étaient complètement paralysées après l’intervention. Durant l’hospitalisation avec l’enfant, j’étais soumise au protocole pour les tétées : nous nous faisions réveiller et nous devions réveiller le bébé et lui donner à boire selon un horaire fixe (alors que nous savions que les premiers 24h ce n’est pas nécessaire). Mon bébé a été gavé devant moi, malgré moi. Je me sentais comme si mon enfant appartenait à l’hôpital. Elle a fait une petite jaunisse et une infirmière nous a menacé de garder le bébé à l’hôpital plus longtemps. C’était une façon de nous encourager à la faire boire davantage. On nous demandait quelle quantité elle avait bu, mais comme elle était allaitée, on ne pouvait pas répondre ce qui n’était pas satisfaisant pour certaines infirmières. On a donné du lait maternisé pour avoir la paix. Après les événements, j’ai essayé de parler du choc de cet accouchement à des professionnels de la santé… mais tout ce qu’on m’a répondu c’était qu’au moins j’avais un bébé en santé. J’ai oublié un peu et banalisé ce que j’avais vécu. Plusieurs années après, j’ai composé ce poème : Les [autres] mammifères accouchent dans le noir Je n’avais pas prévu me retrouver là Les bras en croix dans une lumière à grelotter La bouche crayeuse et les jambes en bois mort – j’ai eu peur et forcé la dose Depuis mon arrivée On me scrute et me mesure On note mes déplacements : 16 h 11 miction libre Ça me déraille L’impression de leur appartenir Je n’avais pas prévu ce grand rassemblement Nombril effacé Ventre à déballer Les autres mammifères accouchent dans le noir et – je vais vous le dire tout bas J’aurais voulu accoucher comme une chienne Roulée dans l’ombre et la chaleur du familier Le battement de la vie J’aurais bu à grandes lampées au lieu de téter des glaçons Et peut-être hurlé pour garder les voisins à distance J’ai sans doute été trop polie. J’ai tellement bien appris. Je n’ai pas su dire : Laissez-moi manger Ne regardez pas mon sexe sans m’avertir d’abord Parlez-moi directement Laissez-moi un peu seule Je n’avais pas prévu me retrouver là Mais c’est le hasard, la vie qui décide, dit-on « T’as un bébé en santé, c’est ce qui compte, dans le fond » Mais, c’est une fille qui vient de naitre Et si elle accouche un jour Qu’elle n’ait ni à lutter, ni à oublier Qu’on lui fasse confiance Et à nos sœurs aussi Car leur corps, leur cœur sait comment Depuis des millions d’années

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