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Les infirmières se succéderont, à un point tel où j’abandonnerai l’idée de retenir leurs noms

J’ai été admise à l’Unité des grossesses à risque élevé (GARE) du Centre mère-enfant de l’hôpital vers minuit. Depuis, je suis alitée, couchée sur le dos ; mon ventre arrondi est enserré d’une courroie qui maintient deux gros capteurs, l’un surveillant les contractions et l’autre, le rythme cardiaque du bébé. À droite, une liasse de feuilles quadrillées descend le long de l’appareil servant au monitorage ; à gauche, mon bras perforé d’une aiguille est relié à un sac se balançant au bout d’une tige à soluté. À gauche encore, un tensiomètre automatique évalue ma pression artérielle toutes les quinze ou trente minutes, en me serrant le bras comme s’il m’avait surpris en train de voler. C’est impossible. Je ne peux pas perdre mes eaux à 33 semaines! – Écoute. Sans me quitter des yeux, Simon pointe le plafond, m’invite à tendre l’oreille. Longtemps, nous écoutons les battements du cœur de notre fille traverser la petite chambre avant de disparaître dans le corridor. Depuis quelques secondes pourtant, les battements m’ont semblé ralentir un peu. – Simon… – Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! Je suis interrompue par un bruit strident provenant du moniteur. Vivement, je tourne la tête vers l’appareil sur l’écran, des traits ont remplacé les chiffres et une lumière rouge s’est allumée. J’ignore ce qui se passe, mais je respire beaucoup trop vite. Mon bébé! Je suis sur le point de me mettre à crier quand je vois une infirmière surgir dans la chambre, se diriger vers le moniteur et appuyer sur un bouton. Immédiatement, l’appareil se tait et les battements de cœur reprennent; de nouveaux chiffres ont remplacé les traits. Tout semble être rentré dans l’ordre. Pas moi. Je suis pétrifiée. L’infirmière profite de sa présence pour analyser les dernières données sur papier, tant qu’à y être, avant de tourner les talons. N’eut été la mine déconfite et blêmissante de mon conjoint, elle aurait quitté la pièce sans même s’enquérir de notre réaction. – Oh, on ne vous a pas expliqué? J’ai demandé à ce qu’on baisse le volume le plus possible; je ne veux rien entendre parce que, justement, j’ai peur de ne rien entendre. – Avoir su avant que le bébé pût déclencher l’alarme seulement en changeant de position… – Je sais. Criss qu’on ne nous explique rien. C’est à croire que notre fille est la seule à avoir besoin de plus d’attention en ce moment. Je suis quoi, moi, un simple corps, inapte de surcroît? Ne pas m’attacher, au risque de la perdre. J’ai fini par m’endormir quelque part dans la nuit, avant que le tensiomètre ne me réveille aux petites heures du matin. Simon dort encore, recroquevillé sur la petite banquette dure, son manteau en guise de couverture. Une infirmière, jamais la même, vient prendre les dernières mesures du monitorage. – Vous avez des contractions. – Non. – Vous ne les sentez pas encore, mais elles sont bien là. Je dois vérifier votre col. Relevez les genoux, s’il vous plaît. – Ok… Docile, je me plie à ses ordres et place les pieds dans les étriers. À peine ai-je eu le temps d’avancer les fesses sur le bord du lit que deux doigts gantés s’insèrent sauvagement dans mon vagin. La douleur est tranchante, pénétrante. Je me cramponne aux barreaux du lit en poussant un cri plaintif. Simon se précipite à mes côtés. Entre mes jambes, mon fleuve se réveille et, soulevé par les vagues, déferle sur l’infirmière, qui se retire. Je me laisse retomber sur le lit, hors d’haleine. – Vous auriez pu me le dire que ça ferait aussi mal! – Vous pensez que vous êtes venue faire quoi ici, exactement? Estomaquée, je la regarde enlever ses gants et les jeter dans la poubelle en sortant. Bon sang, mais qu’est-ce que je leur ai fait? Toute la journée, je serai clouée au lit sans possibilité de me lever, sauf pour aller à la toilette. Les infirmières se succéderont, à un point tel où j’abandonnerai l’idée de retenir leurs noms. En fin d’après-midi, les vraies contractions viendront anéantir le peu de confiance qu’il me reste, ainsi que tout espoir de me rendre à la 34ème semaine. Même pas capable de mener une grossesse à terme. Mon fleuve est calme, bercé par le vent, mais au loin, une tempête s’annonce. Avant demain, les vagues rouleront sur les vagues, lécheront le rivage avant de recommencer, plus hautes, plus fortes encore. Mais pas maintenant. Les yeux fermés, je me laisse porter au gré des flots, je gouverne mon vaisseau à travers les embruns, sachant qu’au plus fort de la tempête, je pourrais toujours m’en remettre à mon phare, dont les yeux bleus bord de mer réussissent pourtant à me faire chavirer. Mais pas maintenant. – Allez-vous avoir besoin de la péridurale, madame? J’ouvre les yeux. – Pas pour l’instant, merci. Embêté, l’anesthésiste consulte sa montre, s’informe de l’ouverture de mon col avant de maugréer : – Je ne reviendrai pas. Soit vous la prenez maintenant, soit vous accoucherez sans. Même pas capable d’accoucher sans péridurale. La tempête doit faire rage maintenant, que je présume. Droguée, je ne sens pas les vagues qui écument, hautes, puissantes ; je ne les sens pas non plus quand elles se soulèvent pour venir se briser sur les rochers. Bientôt, ça se presse dans la petite chambre ; ça discute fort, ça explique le cas aux stagiaires, à la résidente, à l’équipe de néonatalogie. Ça se bouscule autour de ma vulve, s’informe de l’ouverture de mon col, commente l’élimination de la veille à Occupation double. Ça demande à Simon de s’approcher, si bien qu’en haut, il n’y a plus personne à part moi. – Poussez, Madame. – Hein, quoi? Je ne sens pas les contractions, alors je n’ai aucune idée quand il faut pousser. En bas, ça s’impatiente. Maladroitement, je force des fesses, un peu n’importe comment. – Elle ne pousse pas bien. Même pas capable de pousser. – Bon, comment ça se passe ici? Ça discute fort, ça explique le cas au gynécologue, ça l’informe de l’ouverture de mon col. Ça me crie de pousser. L’équipe de néonatalogie est sur le qui-vive, la résidente panique. Simon m’apprendra plus tard que celle-ci a chuchoté à voix haute – Il faut qu’elle pousse, sinon on va finir par perdre le bébé. Alors qu’il était juste derrière elle. – Bon, Madame, il faut couper. – Nooon! – C’est nécessaire. Sans plus attendre, le gynécologue procède à l’épisiotomie. Physiquement, je sens qu’il est en train de couper mon périnée, mais heureusement, je n’éprouve aucune douleur. Dans ma tête, tout se bouscule, ma fille est en train de naître prématurément, je ne crois pas qu’elle soit suffisamment grosse pour me déchirer. Alors, pourquoi? Qu’est-ce qui ne va pas? Pourquoi personne ne me dit rien? – POUSSEZ! Je pousse de toutes mes forces, je donne tout ce que j’ai, ma vue s’embrouille, je manque d’air, j’hyperventile, je vais m’évanouir, mais je m’en fous. Ce n’est pas grave si je meure. Enfin, je sens quelque chose glisser hors de moi. C’est fini. Les prochaines minutes n’existent plus dans mes souvenirs. Je me rappelle avoir entendu des bruits étouffés, suivi de pas précipités, puis ce long silence. Pourquoi elle ne pleure pas. La petite chambre est vide. En bas, le gynécologue attend l’expulsion du placenta pour me recoudre ; en haut, j’aperçois Simon. – Je vais les suivre, ok? Ok. Je me souviens être restée un bon moment les jambes ouvertes, à prier pour qu’elle soit vivante. Des larmes silencieuses coulaient sur mes joues. J’ai murmuré : – Mon bébé… – Il va bien, votre bébé. Il est à l’unité de néonatalogie pour y recevoir des soins et s’assurer que tout va bien. Pas il, elle. C’est une fille. Le gynécologue terminait sa suture quand un préposé à l’entretien est entré derrière lui en sifflotant. Qu’est-ce que…? Une fois que le médecin aura quitté la pièce, je le regarderai essorer sa vadrouille et commencer à nettoyer le plancher.

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