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L’hôpital est le meilleur ennemi des femmes et des bébés

C’était ma deuxième grossesse. La première s’était très bien passée malgré la violence physique (coups sur le ventre, écho vaginale brutale) et l’infantilisation condescendante de mes premiers RDV avec mon gynéco quand j’étais encore en France. En arrivant au cours de ma grossesse au Québec l’approche sage-femme m’a permis de finir sereinement ma grossesse et d’accoucher dans les meilleures conditions. Donc, ma deuxième grossesse. Arrivée un peu plus vite que prévu, mais on n’était pas à deux mois près… très heureux avec mon conjoint. Le projet se met en place, l’annonce à nos plus proches… J’obtiens un suivi sage-femme avec la sage-femme qui était à la naissance de ma fille, tout va bien. Mais avant la 10e semaine, je sentais que quelque chose n’allait pas. Je me rappelle avoir dit à des amies : « Je pense que ça s’est arrêté, je ne ressens plus mes symptômes de grossesse. C’est fini » on m’a répondu que non, que je ne devais pas m’en faire et me stresser pour rien. On a complètement nié ce que je sentais en moi. Je n’en avais pas parlé à ma sage-femme me disant que ces personnes avaient raison. Au cours de la 11e semaine de grossesse, je commence à avoir des saignements. Pour moi il n’y avait aucun doute je savais que le petit fœtus avait cessé de se développer. C’était la confirmation de ce que je savais. J’ai appelé ma sage-femme qui a été extraordinaire. Elle m’a donné l’information comme quoi ça peut être le début d’une « fausse couche », mais aussi du « spotting » de premier trimestre sans conséquence. Je lui dis que je suis déjà persuadée depuis deux semaines que c’est fini. Elle a simplement répondu avec compassion « mmmh c’est ton feeling. » De l’écoute enfin ! On décide de se redonner des nouvelles le lendemain. Je lui parle de douleurs dans le côté du ventre. Là elle me rappelle pour me dire que cette douleur peut également être signe de grossesse ectopique et que les risques pour moi sont importants. Que la procédure dans ces cas c’est d’aller à l’urgence. Je pars donc à l’urgence tout en étant convaincue que je suis plutôt en train de faire une fausse couche. Je m’en suis voulu par la suite d’avoir parlé de ces douleurs à ma sage-femme, j’aurais tant préféré rester chez moi en fin de compte. À l’hôpital – une première pour moi au Québec – je passe le « premier triage » puis un second. Déjà j’étais perdue, je ne comprenais rien au fonctionnement de l’urgence… pourquoi je voyais des infirmières ? En entrant dans la petite pièce je dis qu’en me levant à l’appel de mon numéro j’ai senti beaucoup de sang coulé que je crois que je suis ça y est en train de perdre mon foetus. Elle me demande de m’asseoir, que ça va aller vite. Elle me demande à combien de semaines je suis. 11 je réponds. La date de vos dernières menstruations ? Moi : je ne sais pas, mais la date de conception est le 15 octobre. Elle : mais ça ne marche pas comme ça. Alors comment ça vous êtes à 11 semaines c’est vous comme ça qui avait décidé ? (en mettant son doigt en l’air comme pour voir le sens du vent). Je me sens bien bête et en même temps en colère. Elle ajoute : comment vous pouvez savoir que c’est le 15 ? Moi : et bien parce que dans la période il n’y a pas d’autres possibilités… je sais quand je fais l’amour quand même ! Elle : oui, mais c’est la date des dernières menstruations que je dois mettre dans mon système Moi très énervée alors qu’elle prend ma tension : si vous ne savez pas, vous mettez rien dans votre fichue case Elle me répond que ce n’est pas facile aussi de me comprendre avec mon accent et ajoute oh ! la tension est pas bonne du tout… parfois les hormones quand on est enceinte… je vais la reprendre. Je suis étêtée de tant de conneries en si peu de temps ! Ensuite j’explique que ma sage-femme veut qu’on vérifie qu’il n’y a pas de grossesse ectopique, mais que je suis pas mal sûre que je suis en train de perdre le fœtus là, là maintenant live et que j’aimerais vraiment aller à la salle de bain. Dans une soudaine empathie qui sonne faux, elle met sa main sur mon bras et dit : on ne peut pas savoir tant qu’on n’a pas fait les tests. Vous ne pouvez pas savoir. Moi : si je sais ! Elle m’explique la suite : retourner attendre en salle et que s’il y a quoi que ce soit qui survient qu’on vienne la chercher directement dans sa salle. Je sors de là déboussolée en me tenant le ventre, je vais à la toilette la plus proche et je sens l’œuf sortir de moi, beaucoup de sang aussi. Je hurle. Mon compagnon arrive en courant, il a peur et comprend de suite. Je lui hurle d’aller chercher l’infirmière. Je ne bouge pas de la toilette. Je crie de pleurs. L’infirmière, mais aussi une autre personne du personnel arrive. L’infirmière regarde dans la toilette et me dit « c’est un gros caillot, ce n’est rien, tout va bien. » Je crie en larme, « c’est faux, je le sais, c’est faux c’est mon bébé. » Elle demande à mon compagnon de m’aider à m’essuyer et me relever, elle m’attend devant la porte. Je me lève et regarde dans la toilette, j’ai à peine le temps de percevoir une forme blanche au milieu du sang que tout s’en va à cause de la chasse d’eau automatique. Je crie encore de plus belle. Je suis pliée en deux de douleurs pas physiques juste morales et psychologiques. Mon conjoint pleure aussi. Je me rhabille et sors de la toilette. Je suis dévastée. L’infirmière m’attrape par le poignet comme on attraperait un enfant qui vient de faire une bêtise et me dit qu’elle m’amène directement au gynéco. Et elle me tire derrière elle à vive allure alors que je pleure toutes les larmes de mon corps et que j’ai bien du mal à la suivre, je passe au milieu de toutes les personnes qui attendent aux urgences, je sens les regards, je me sens honteuse et sale. J’arrive dans la pièce gynécologique et c’est comme si d’un coup j’étais sur mes gardes, me sentant menacé. Là un infirmier ou un interne peut-être me dit de me mettre en jaquette: Moi je demande pourquoi Lui : comment le médecin va vous ausculter sinon ? En levant les yeux au ciel. J’attends de longues minutes qui me paraissent interminables. J’appelle ma sage-femme je lui dis que je veux partir, que je viens de perdre l’œuf, que je ne vois pas pourquoi ils veulent m’ausculter. Elle m’explique, me rassure, me réconforte et m’apporte le support dont j’ai besoin. Quand le résident rentre dans la salle, il me trouve assise sur la table, bras croisés et jaquette en boule au sol. Je le sens saisi. Je dis qu’avant quoi que ce soit je veux savoir ce qu’il veut faire, car je suis venu pour une potentielle grossesse ectopique, mais que je viens de faire une fausse couche donc ce n’est plus d’actualité. Je lui dis que je veux juste rentrer chez moi. Il m’explique en principe le protocole de l’hôpital : examen, écho, etc pour avérer la fausse couche. Je lui réponds que je n’en ai pas besoin et que je veux qu’il me parle plutôt des signes à surveiller dans les jours à venir qui pourraient être inquiétants et qui devraient me faire revenir à l’urgence. Il répond respectueusement même si je sens son étonnement. Il me demande s’il peut m’ausculter juste avec une palpation. Je ne sais plus trop pourquoi, mais je crois bien que sur le coup il m’explique. Ensuite il me dit que comme il est résident il ne peut pas me libérer et que c’est « sa patronne » qui va pouvoir le faire. J’attends encore un moment. L’infirmière que j’avais vue avant repasse par là et cette fois c’est moi qui l’interpelle. Je lui dis : quand une femme vous dit quelque chose, elle sait. Croyez-là. Je voulais seulement vous réconforter me répond-elle. Je ne vous ai pas demandé de me réconforter, mais de m’écouter. Après un bon 20 minutes, la gynécologue arrive avec une grosse machine que j’imagine être la machine pour les échographies. J’ai pourtant été très clair, je ne voulais pas d’écho je savais ce qu’il venait de se passer dans mon corps et je voulais seulement pouvoir commencer mon deuil loin de cette pièce aseptisée, loin de cette toilette automatique qui emporta mon bébé sans que je ne puisse le voir. Je ne sais plus ce qu’elle me dit, mais je la sens directive. Le résident derrière elle a l’air embarrassé de la situation. Je me rappelle qu’elle dit « vous ne pouvez pas savoir si c’est le sac gestationnel, ça peut être un gros caillot. Même moi ça m’est arrivé de me tromper. » J’ai répondu que c’était mon corps, que je savais et que je voulais juste partir. Elle me dit : en tout cas vous direz à votre sage-femme que c’est vous qui avez insisté parce que moi je ne veux pas d’histoires C’est ainsi que j’ai quitté l’hôpital. Stressée non pas de la situation, mais des craintes et des doutes que cette médecin m’a mis en tête. J’ai fini ma fausse couche naturellement dans les jours qui ont suivi. Une semaine plus tard maximum je n’avais plus aucun saignement et mon corps s’est très bien remis. Mon esprit a eu plus de mal. Déjà parce que c’est tout un deuil, mais parce qu’en plus je l’ai vécu dans un contexte anxiogène, dans un milieu qui niait mes capacités et connaissances de mon propre corps, un milieu culpabilisant et infantilisant. Je suis présentement enceinte et je rencontre des défis, car mon bébé a une malformation. J’ai donc dû aller à l’hôpital malgré mon suivi sage-femme. Et là encore je rencontre la même culpabilisation et infantilisation. Notamment cette médecin qui me proposait un test supplémentaire qu’au vu des informations j’ai décidé de refuser à ce stade. Son propos ? « Mais s’il arrive de quoi à la naissance. Est-ce que vous allez vous en vouloir d’avoir refusé ce test ? » L’hôpital est le meilleur ennemi des femmes et des bébés.

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